Résilience

Elles vivent ce que d’autres femmes, ailleurs, ne connaissent plus depuis près d’un siècle.

Ces femme éthiopiennes  ont dû supporter pendant des années souvent, des blessures intimes et déchirantes, les fistules obstétriques, si facilement soignées ou évitées dans les pays dits "développés".

Armées de leur courage et de leur capacité de résilience, et malgré les souffrances endurées, les mises à l’écart supportées, voire les abandons purs et simples, elles ont décidé de tenter de mettre fin à un long calvaire. Et accepté d’être aidées par une des ONG, qui refusent cette fatalité, en créant des espaces singuliers à l’hôpital de Gondar ou d’Assela, remboursent leur transport, les opèrent gratuitement et tentent de leur apporter le soutien minimum permettant leur retour à leur vie d'avant. 

Car faute de soins adaptés ou de prévention indispensable, ce sont près de 10.000 d’entre elles qui sont frappées chaque année par ce qu’elles vivent bien souvent comme une “malédiction”. Leur seule faute: avoir été enceinte trop jeune, vivre dans des villages loin tout accès à la santé, ne rien savoir de la “nature” du mal qui les rongent et les consumment. A 200 kilomètres au sud d’Addis Abeba ou 700 kilomètres au nord de la capitale Ethiopienne, voici leur rencontre, leurs témoignages, leurs histoires.

Leurs regards.

 

 Amina , 26 ans:

«Mon premier enfant est mort-né avant d’arriver à l’hôpital. Mon second est mort-né après une césarienne.

Ces nuits de morts me hantent, et la mort me poursuit toujours à sa manière. Elle a tué la relation avec mon mari. Depuis l’opération, il y a trois mois, je revis un peu. Je suis redevenue une femme. Un jour, peut-être, je deviendrais enfin une mère. »


Asha, 37 ans:

«J’ai vécu pendant 19 ans avec cette blessure. Pendant 19 ans, j’ai continué d’avoir des relations avec mon mari contre mon gré. Pendant 19 ans, je me suis cachée des autres et à la fin, je ne sortais plus de chez moi. Depuis 19 ans, je n’ai plus de règles. Même si je suis guérie de l’intérieur depuis 7 mois, je souffre à l’extérieur: je resterai une femme sans enfant.»

Yeshi , 40 ans:

« J’avais 18 ans quand j’ai été violée. Par un voisin, sur un chemin près de chez moi. Il m’a donné une fille, il y a 22 ans; elle est là, avec moi, devant vous. Un autre enfant est mort en moi il y a 12 ans. Depuis, je bois peu pour éviter d’uriner. Je n’ai jamais été diabolisée. Des gens se sont cotisés pour me payer du savon, des habits, même le transport jusqu’ici. J’ai tellement hâte d'être opérée que je n’ai pas mangé depuis 36 heures. »


Yemegnu , 40 ans:

« J’ignore mon âge; 40, plus? Orpheline, j’ai eu un seul fils. Il était brillant, mais il a dû arrêter ses études pour m’aider. Il est maintenant cireur de chaussures. La fistule m’a rendue comme une pestiférée, personne ne s’approchait de moi quand je voulais prendre le soleil. Pendant sept ans, j’ai donc travaillé le coton à la maison. Je suis guérie, mais maintenant je dis à ceux qui m’ont rejetée que j’ai le sida. J’ai la paix. Et j’ai rejoint 40 autres femmes pour témoigner et aider celles qui souffrent. »


Abozen , 35 ans:

«  Fistuleuse, oui, je l’ai été. On m’a insultée, on m’a traité de pisseuse.

Je mettais des couches, j’étais redevenue un bébé. Désormais je suis guérie, et j’aide les autres femmes victimes au sein de l’association Women health. Je dis aux filles de ne pas se marier, de ne pas accoucher trop jeune. Je dis aux femmes d’espacer les grossesses et de prendre des moyens de contraceptions. Les fistules ne sont pas une fatalité. »


 Yesisit , 30 ans:

« Pendant 7 ans, on m’a traitée pour un soit-disant problème de rein. Sept ans de solitude, de tristesse, sans que me fuites ne cessent. Ces docteurs, ils m’ont fait souffrir physiquement, moralement, financièrement. On s’est ruinés pour des pilules dont mon corps n’avait pas besoin. Professeur, je n’ai jamais cessé d’enseigner, même quand le sang se mêlait à l’urine pendant mes règles. Désormais, je regoûte au bonheur dont on m’a privée pendant 7 ans.”


 Mare, 32 ans:

« Des douleurs, j’en ai toujours, je me consume un peu de l’intérieur. J’ai des brûlures d’estomac, des maux de têtes, des fuites aussi, malgré l’opération, il y a trois semaines. On m’a dit que c’était de l’incontinence à l’effort. il faut donc que je me rééduque, que je m’oblige à m’hydrater, aussi. Pour reprendre pied, reprendre confiance en moi-même, et reprendre mon travail: cuisinière, pour 10 euros par mois. »


Abaynesh , 27 ans:

« Il m’a fallu quatre jours pour tenter de me rendre au centre de santé. A pied puis à cheval. Comment est-il impossible de trouver un lieu plus proche pour pouvoir donner la vie? Là, j’ai donné la mort. Je pensais que mon corps m’avait légué une fistule en prime pour ce péché là. J’ignore si j’aurais un autre enfant. Je préfère ne plus en avoir plutôt que de risquer de faire du mal et de me faire du mal. »


Berike , 24 ans:

« J’ai commis l’erreur de me marier après le bac, avec un homme plus passionné par l’argent que par l’amour. Le centre des fistules de Gondar, c' est ma famille. J’y travaille comme aide-soignante, et j’y viens même pendant les vacances. Je suis comme ces femmes: j’ai connu la dépression la plus profonde, comme la joie de me sentir à nouveau exister. Les femmes doivent cesser de n’être astreintes qu’à des devoirs, des obligations, sans jamais aucun droit.”

Wubit , 30 ans:

«J’ai quatre enfants, chaque accouchement a été une douleur, le dernier fut une horreur. L’accoucheur traditionnel ne voulait pas que j’aille dans un centre de santé. On a tout tenté pour le faire sortir, je sautais même, je suis tombée plusieurs fois du lit.  j’ai tenté d’y aller par moi-même, à deux jours de marche du village où j’habite: j’ai accouché sur un chemin. Depuis trois mois, je fuis de partout. Je rêve que ce cauchemar se termine. »


Radiya H, 30 ans:

«Je ne sais plus quand j'ai rencontré mon mari, mais j'habitais à deux heures de chez lui, des proches nous ont mis en contact. Il est toujours là, avec moi. Il m’épaule, malgré ce mal dont j’ignorais l’existence, qui m’a privée de mon 3e enfant. Pour moi, c'était un malédiction, une punition. Cela ne l’est plus depuis 6 mois, j’ai vaincu le sortilège. Je souris enfin à nouveau. »


Muluwork , 13 ans:

“ J’ai accouché malgré moi. Je ne voulais pas de l’enfant: il est mort. Moi aussi je suis un peu morte, dedans. Cet enfant, on me l’a mis malgré moi. Parce que j’ai été violée quand j’avais douze ans par un voisin de 16 ans. Il m’a menacée de me tuer si je le dénonçait. Puis il m’a encore menacée de me tuer avec une kalashnikov quand je lui ai dit que j’étais enceinte. J’ignore quand je serais opérée. Il faut déjà que je récupère.”


Monina , 40 ans:

« Je suis incontinente depuis 20 ans. J’en ai le double. Je sors ce soir, presque réparée, mais impossible de dormir. Je pleure sans arrêt. Ma fille, 18 ans, qui est devenue ma mère, et mon fils, 9 ans, vivent à côté de l’hôpital depuis un mois dans un taudis, pour me voir. Ma fille a tout sacrifié pour moi. Elle est partie deux ans au Koweit à 15 ans pour être bonne et a dû rentrer pour m’aider à payer une première opération à Addis Abeba.”


Habte , 30 ans:

“Je suis au centre depuis un an. Même avec un déambulateur, marcher est une souffrance. Tant que mes jambes ne me porteront pas, les médecins ne pourront m’opérer. Je suis restée cinq ans cloîtrée dans ma chambre. J’ai perdu peu à peu l’usage de la marche. J’ai  voulu acheter du poison pour me suicider, mais impossible d’aller jusqu’au marché. J’ai vu passer tant de filles et femmes désespérées qui sont sorties pleines d’espoir. Alors, je m’accroche.”

Zabia , 20 ans:

« Je ne sais même pas quand je serai opérée. Je suis arrivée il y a 15 jours, et je dois faire des exercices de rééducation: je boite encore beaucoup. Ma jambe est raide, j’ai trop mis de pression dessus pendant l’accouchement, il y a trois mois. Cela a duré trois jours, trois jours de douleurs et de tristesse: je sautais même pour tenter de faire descendre mon bébé. Je ne contrôle plus mon corps.»


Addise , 28 ans:

“J’ai été promise à un homme quand j’avais 5 ans, qui m’a possédé plus tard, quand j’étais adolescente. Je l’ai quitté à 17 ans, quand mon utérus s’est désagrégé: on m’a dianostiqué un prolapsus. Ma vie de femme? Une horreur. Je me lève à 5h30. Je vais chercher de l’eau, prépare le petit déjeuner, court au champ, bidouille un déjeuner. Puis, c’est la corvée de bois pour le feu. Quand tout le monde dort à 21h30, j’en ai encore pour deux heures de servitudes. Je rêve d’une vie où la vie ne serait pas cette vie...”


 Senait , 28 ans:

“J’ai été opérée il y a trois semaines et j’ai toujours des problèmes. Avant, j’avais des pertes d’urine la nuit, dorénavant c’est aussi le jour. On m’a dit que je souffrais d’incontinence à l’effort. Peut-être est ce dans ma tête? Peut-être aussi je n’arrive pas à reprendre le contrôle de mon corps. En tout cas, je souffre encore, je m’évanouis parfois dans la journée. Je ne crois plus aux hommes: ils vous demandent trop, et vous quittent à la moindre difficulté.”


 Bosie , 25 ans:

“J’ai été mariée à 8 ans, et violée par mon mari à 9 ans. Lui avait 25 ans. J’ai tenté de résister, il m’a battu. J’ai accouché à 17 ans, quatre jours de souffrance pour un enfant mort-né. Le sorcier ne voulait pas que j’aille dans un centre de santé: “Si tu y vas, tu meurs”. J’étais déjà en partie morte. J’ai vécu entre 18 ans et 25 ans  comme si j’étais comme sortie de ma vie, j’étais une autre. Depuis trois mois, je suis enfin libre. Doublement libérée: j’ai quitté mon mari.”


Gebiyanesh , 35 ans:

« Ma quatrième grossesse m’a été fatale. Des jumeaux, qui n’ont pas survécu. Je l’ignorais, je n’ai pas eu de consultation prénatale. Je n’ai pas pu avoir de césarienne. Je suis au centre des fistules depuis cinq semaines, j’attends l’opération. Je sais qu’il me faudra du temps pour refermer des blessures bien plus profondes, des blessures plus invisibles que les docteurs ne pourront pas guérir. »


 Melishew , 30 ans:

« Pour arriver à la route bitumée, il me faut jour de marche à pied, un autre à dos d’âne ou de cheval. On vit sans électricité, sans eau courante, à plus de 3000 mètres d’altitude. Les fistules, on les vit toutes différemment. Moi, c’est deux souvenirs, terrifiant. Le premier: uriner malgré moi pendant nos rapports sexuels avec mon mari. Le deuxième: avoir des fuites à l’église même quand je priais Dieu pour ne plus en avoir de fuites. ..»


Tegitu , 30 ans:

« Donner la vie, je ne savais pas que ce serait aussi dur, aussi difficile. Dès le premier enfant, j’ai découvert non pas la vie, mais la mort. On me l’a retiré par césarienne. J’en ai perdu deux autres. Je ne pensais que je survivrais à ça. Je suis restée un mois allongée à l’hôpital. Je savais que j’avais une fistule, mais je suis rentrée chez moi, pour m’occuper de mon fils unique, dix ans..»